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par Claude Adrien De Mun
Ouganda (Syfia Ouganda) Les "fantômes" sont partout en Ouganda. Dans les écoles, les centres de santé, l'armée, les bureaux de vote… L'État semble décidé à les traquer ou au moins à les identifier, car ils sont l'origine de nombreux détournements de fonds.
C’est une petite école primaire dans le centre du pays. Trois minuscules salles de classe dans un bâtiment en brique couvert d’un toit de tôle. Pendant les cours, les élèves s’entassent à quatre ou cinq sur des bancs prévus pour deux. Depuis 2005, cette école ougandaise reçoit une aide spéciale de l’État d'environ 30 dollars US par enfant scolarisé dans le cadre du programme d’éducation universelle dans le primaire. L’école a déclaré 550 élèves. Elle reçoit donc l’équivalent de 16 500 $ par an. Une somme coquette comparée au salaire moyen d’un professeur, inférieur à 50 $ par mois soit 600 $ par an. En 2009, le gouvernement a découvert que cette école n’avait en réalité qu’une centaine d’élèves et était donc parvenu à voler près de 50 000 $ à l’État depuis 2005. Ce n'est pas un cas isolé. En septembre 2008, le ministère de l’Éducation a déclaré qu’il ne débourserait que 75 % des fonds alloués à l’éducation primaire universelle. Un élève ougandais sur quatre serait, à ses yeux, fictif soit 1,7 million d’élèves pour tout le pays ! La perte pour les finances publiques s'élève à plusieurs dizaines de millions de dollars. "Nous avons fait notre travail et nous avons démontré que de nombreuses écoles déclaraient des élèves fictifs. J’ai écrit au ministère des Finances. Ils sont donc au courant, mais ils font comme s’ils ne savaient rien. Ils donnent de l’argent à des fantômes", s’indigne Francis Lubanga, le secrétaire permanent au ministère de l’Éducation. "Nous devons arrêter cela" Ces élèves fantômes étudient parfois dans l’une des nombreuses écoles tout aussi fantômes financées par l’État depuis le lancement du programme d’éducation primaire universelle en 1999. Et en bonne logique, à l’issue de leurs études, ils font carrière dans des ministères aux budgets importants. On les trouve notamment en nombre dans le secteur de la santé. Selon le quotidien d’État New Vision, sur les 750 centres de santé "construits" ces dernières années, une centaine seraient fictifs. Pourtant, la plupart de ces structures achètent des médicaments réels et payent leurs employés cash… "Nos hôpitaux donnent des médicaments à des fantômes. Nous devons arrêter cela", s’est indigné le président Museveni dans un récent discours. Mais, comme le souligne avec humour le Dr Ian Clarke, qui dirige un hôpital international à Kampala, "la bonne chose avec ces centres de santé tenus par des médecins fantômes et qui soignent des malades fantômes, c’est qu’ils affichent un taux de réussite de 100 %. Il n’y a jamais eu un seul décès enregistré au sein de la population fantôme." Immortels, les fantômes sont particulièrement utiles dans l’armée. Un général tué le 10 novembre dernier par sa petite amie, James Kazini, avait ainsi le don d’entretenir des régiments qui, année après année, guerre après guerre, comprenaient toujours le même nombre de militaires. Pas un mort, pas un blessé. Et les salaires étaient régulièrement payés tous les mois… Le général Kazini est un des rares citoyens ougandais que la Justice a sanctionné pour avoir entretenu des fantômes. Il a même été envoyé quelques jours en prison. Les retraités ougandais de la fonction publique battent eux aussi des records : ils ne meurent jamais ou rarement. Mais quand le ministre des Finances a décidé l’année dernière de changer le système de paiement des retraites, qui était jusqu’alors fondu dans une enveloppe globale, il a pu économiser près de 16 millions de dollars… Électeurs fantômes La popularité du président ougandais, Yoweri Museveni est au plus haut auprès des électeurs fantômes. Selon une étude menée entre 2008 et 2009 à la demande du parti au pouvoir, plus d'un million de ces électeurs fictifs ont reçu des cartes de vote pour les élections générales de 1996, 2001 et 2006, soit un électeur sur huit. "Nos registres sont présentés au public avant chaque élection. Nous en retirons tous les morts, les mineurs, ceux qui ont déménagé et les étrangers. Je ne vois pas comment il pourrait y avoir un million d’électeurs fantômes", rétorque le chef de la Commission électorale, Badru Kiggundu. Un cadre du parti au pouvoir qui s’exprime dans le quotidien indépendant The Monitor, a un argument imparable : "En 2006, nous avons pour la première fois utilisé un registre électoral qui comprenait les photographies des électeurs. S’il y avait des fantômes sur le registre de 2001, ils n’ont pas pu apparaître sur celui de 2006, à moins qu’ils n’aient été photographiés." Néanmoins, la Cour suprême, saisie par le principal candidat de l’opposition en 2001 puis en 2006, avait établi que ces deux scrutins étaient entachés, entre autres, de nombreuses irrégularités dans les registres électoraux. Les fantômes ont ainsi acquis un rôle indispensable dans le développement politique et économique de l’Ouganda. Discrets et serviables, ils permettent à des fonctionnaires ou à des hommes politiques de vivre largement au dessus de leurs moyens. ![]() version imprimable |
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